Habituellement, une présence féminine, sa mère, prodigue au nouveau-né les premiers soins vitaux. L'enfant communique à sa manière avec cette personne attentionnée, afin qu'elle puisse répondre à ses sollicitations. En règle générale, cette personne a assez d'empathie pour devancer les désirs de l'enfant et pour y répondre convenablement.
„ From a psychodynamic perspective, the processes of parental alienation represent a reenactment of the childhood attachment trauma of the alienating parent into the current family relationships. The trauma reenactment narrative represents a false drama created by the pathology of the alienating parent, in which the targeted parent is being assigned the trauma reenactment role as the abusive parent; the child is being induced into accepting the trauma reenactment role as the supposedly victimized child; and the alienating parent adopts the role of the protective parent. None of this false drama, however, is true. The parenting of the targeted parent is entirely in normal range, and the child is in no danger and does not need any protection from that parent. “
- Edward Kruk -
Mais, ce n'est pas toujours le cas. Les observations cliniques montrent que le rapport de l'enfant avec sa mère peut gravement être perturbé, si celle-ci est incapable, pour différentes raisons, de tisser ce lien indispensable. Ne pas répondre aux besoins vitaux d'un enfant constitue sans aucun doute une forme de grave négligence parentale. Les cas extrêmes de maltraitance sont facilement détectables et l'enfant peut être protégé adéquatement. Néanmoins, il en est tout autrement lorsque l'abus n'est pas flagrant. Il existe de nombreuses situations où le lien défectueux ne peut pas être remplacé, car cela expose l'enfant à un traumatisme encore plus grand qui est celui de la séparation. Toutes les considérations sur le besoin d'attachement nous conduisent à estimer, peut-être à tort, que l'absence de contact de l'enfant avec son géniteur, en particulier s'il s'agit de sa mère, et bien pire qu'une relation boiteuse. Ou encore, que malgré les carences évidentes, qui caractérisent cet attachement, il est toujours possible de l'améliorer.
Interaction malsaine
Le rapport intime qui se tisse entre l'enfant et ceux qui prennent soin de lui sont déterminants pour sa croissance future, son équilibre physique et émotionnel. À ce stade de son développement, l'enfant est totalement dépendant de son entourage et plus particulièrement de sa mère. Graduellement, son univers s'élargit. Il découvre d'autres visages qui vont acquérir à leur tour une importance non négligeable. Cependant, il a généralement acquis ses premiers automatismes relationnels avec sa mère et ensuite son père et ceux-ci ne sont pas toujours exempts de dysfonctionnements.
Certains parents ont besoin de leur enfant pour régler un système défaillant d'attachement affectif. Lorsque cela survient, les enfants doivent s'adapter à une interaction malsaine qui risque de laisser des traces dans leur vie adulte.
L'attachement pathologique, contrairement à une croyance encore trop diffuse, ne provient pas d'une erreur de parcours ou d'une maladresse éducative. Cette forme d’attachement est parfaitement bien articulée et elle s’exerce avec sa propre logique, ses propres réflexes conditionnés, qui découlent des croyances profondes de l'adulte qui s'occupe de l'enfant. Ce comportement est hérité et par conséquent particulièrement difficile à remettre en question. L'adulte va créer un lien dysfonctionnel avec l’enfant, non dans une volonté de lui nuire, mais bien parce qu'il est convaincu de la justesse de sa démarche. Dans l’aliénation parentale, ce genre de parent (père ou mère) protège l'enfant contre les risques que représente l'autre parent. Afin que cet autre parent soit un danger, il est nécessaire qu'il s'oppose à cet attachement exclusif. Or sa simple présence est déjà un signal de danger. Il n'a pas à être là.
Attachement, contrôle et rupture
La rupture du lien est un danger lorsque l'attachement n'est plus vérifiable. Le problème des parents possessifs est qu'ils doivent toujours être en situation de contrôle. Paradoxalement, le contrôle n'implique pas obligatoirement une présence de tous les instants, mais plutôt la faculté de créer une dépendance chez le sujet, d'abord physique, mais surtout psychologique. Afin d'assurer son emprise et d'empêcher que l'objet s'enfuie, il est indispensable de l'assujettir, moralement parlant. L'objet est attaché, car il assume, consciemment et inconsciemment, la responsabilité du processus d'enchaînement. La rupture, souhaitée ou subie d’avec un conjoint, risque de bouleverser la nature du lien et du contrôle imposé à l’enfant. En devenant exclusif, les pathologies affectives de ce lien ont tendance à s’exaspérer.
L’enfant ne peut certes nier que l'on continue de s'occuper de lui, qu'on le nourrit, qu'on lui offre un foyer, qu'on lui prête attention, que l'on tient compte de sa présence. Il aura d'autant plus cette impression qu'il a besoin d'attachement et qu'il constate, d'autre part, les effets immédiats de la perte du lien engendré par l’exclusion d’un parent de sa vie.
Il va sans dire que cette perte est perceptible chez le parent écarté, qui en constate immédiatement les effets. La sanction de l'ostracisme peut également s'abattre à tout moment sur l’enfant, s'il ne respecte pas les règles du jeu. En observant le parent éjecté de la triade familiale, il comprend implicitement que le contrôle coercitif exercé sur lui est un moindre mal, voire une faveur. Ce que l'enfant ne parvient pas à saisir toutefois, c'est que ce n'est sa personne, comme telle, qui est importante pour le parent parvenu à avoir un tel ascendant sur lui, mais le contrôle lui-même. D'ailleurs, si l'on observe bien le contexte, il s'agit du même contrôle qui conditionne l'enfant et le parent mis sur la touche. Il n'y a pas deux traitements différents, mais en réalité le même conditionnement qui produit différents résultats, en raison de la nature et de la situation des personnes concernées par cette problématique. Cependant, le besoin de contrôle est aussi bien la conséquence que la cause de l'attachement pathologique.
Auto-contrôle et projection
Le contrôle ne peut pas s'exercer sans auto-contrôle. L'incapacité de s'immerger dans la réalité de l'autre est une des conséquences du contrôle. Le besoin de contrôle externe vise à projeter le conflit sur autrui. La projection va imprimer sur la cible le sentiment non seulement qu'elle fait partie intégrante du problème, mais qu'elle en est aussi la cause. Transmettre cette idée et inverser la responsabilité du sujet n'est cependant possible que si la cible est assez vulnérable pour accepter cette projection. L'enfant permet mieux que quiconque d'exercer cette influence. Il est important de signaler que tout le processus est instinctif et qu'aucune volonté manifeste de nuire à la cible n'est exprimée. Au contraire même, l'absence d'empathie est un signe d'autocontrôle, d'une maîtrise de l'environnement. Le parent préoccupé et inaccessible aux besoins de son enfant ainsi que de son partenaire réagit de la sorte, car il a l'impression que c'est le seul moyen de manifester une certaine forme d'attachement. Ce qui n'est bien sûr pas faux puisque l'attachement pathologique est beaucoup plus fort, justement parce qu'il s'établit sur des impulsions négatives, qui ne peuvent pas conduire à une satisfaction réciproque. L'intérêt pour l'autre est toujours conditionnel et ne vise pas au partage des émotions positives, mais plutôt à la décharge du conflit. Il en résulte certes une complémentarité des besoins, mais qui s'effectue toujours dans la douleur et qui finalement ne permet pas une saine élimination réciproque de la tension. La satisfaction obtenue doit ainsi se réaliser au détriment des intérêts fondamentaux de l'autre.
La résultante de ce genre d'attitude est d’abord un état de confusion, ensuite un besoin d’autocontrôle et finalement de contrôle. L'hostilité, la haine et la culpabilité, l'autopunition ainsi que la projection sont les sentiments qui dominent dans les rapports caractérisés par un attachement malsain.
Le besoin du psychodrame
Le besoin de contrôle est défensif, il vise à empêcher le détachement. Face à la présence déstabilisante d'un adulte perturbé, l'enfant doit donner un sens non seulement à ses propres émotions contrastées, notamment ses frustrations et ses craintes d'abandon, mais il est de plus obligé de trouver des explications au drame qui se joue, dont les protagonistes lui sont bien connus. Il y a le parent qui s’occupe de lui, l’autre parent mis à l'écart et lui-même.
Cet enfant n'a pas les moyens ni les facultés mentales de trouver une explication rationnelle au terrible conflit créé par le besoin de contrôle pathologique du parent aliénant, d'autant plus qu'il considère l'emprise qui s'exerce sur lui comme la meilleure preuve d'amour.
L'amour conditionnel
Plus le véritable amour est bafoué, plus son besoin substitutif est grand, plus l'attachement pathologique se renforce, plus il se justifie au nom de l'amour. Que le contrôle et la coercition, de même que parfois le sadisme à l'état pur, puissent s'exercer au nom de l'amour peut désarçonner les observateurs, si l'on ne tient pas compte du fait que dans ces rapports abusifs l'amour est un concept stérile qui n'a jamais été mis en pratique, car aucun protagoniste ne connaît sa vraie nature. L’enfant éduqué dans ce genre de contexte n'a jamais vraiment appris le respect de soi et des autres, car il n'en a pas lui-même bénéficié. Lorsqu'il est confronté à des personnes qui sont capables de lui démontrer vraiment de l'affection, la seule émotion qu'il ressent alors est une profonde gêne, exacerbant ses propres conflits. Il prend alors pleinement conscience de sa différence fondamentale, de son anormalité. Une intense jalousie mêlée de ressentiment se manifeste alors chez lui. En effet, l'amour, le vrai, représente tout ce qu'il a appris, dès son plus jeune âge, à rejeter. Aimer inconditionnellement, c'est ne plus contrôler, se laisser aller, risquer de se perdre dans l'autre, de perdre son identité, de se dissoudre, de ne plus exister.
Aimer est devenu le danger principal. Ce retournement des valeurs s'effectue sous le couvert de l'amour conditionnel. Il faut garder le contrôle pour ne pas souffrir. Il faut se méfier et rester sur ses gardes. Toutes les récompenses obtenues font suite à la maîtrise de ses émotions et à l'abandon progressif de son besoin d'aimer sans calcul. Laisser parler son cœur n'est plus possible lorsque l'on est dans la manipulation et que l'autre n'est là que pour nous valoriser. Il n'y a jamais ce don de soi dans l'amour conditionnel, car il n'y a fondamentalement rien à donner. La fleur flétrie s’est ensuite desséchée, car le soleil éclaire un sol aride. L’amour conditionnel crée un attachement puissant fondé sur la haine de soi et des autres, avec la finalité illusoire de changer les lois de la réalité. C'est une mission impossible tant que l'individu conserve une âme, c'est pourquoi l'amour conditionnel qui n'est en réalité que de la haine transfigurée fait perdre à l'homme sa propre dignité.
Les conséquences
Les conséquences d'un attachement pathologique de type conditionnel sont multiples. D'abord, sur l'enfant qui n'a le sentiment d'être accepté que lorsqu’il se plie au contrôle exercé sur lui. Il n'est jamais vraiment aimé pour lui-même, ce qui a de graves conséquences sur son estime personnelle. Par ailleurs, ces enfants apprennent, parfois dès le plus jeune âge, à quel point il est vital de ne pas exprimer leurs vraies émotions. Si bien que leurs relations affectives restent superficielles. Pour garder le contrôle et ne pas revivre des situations traumatisantes, ils ne s’investissent pas réellement.
Le parent aliénant vit, quant à lui, dans le mensonge permanent au sujet de l'origine de ses troubles. Ce parent continue bien sûr de souffrir, mais il est totalement hermétique au changement qui demanderait de sa part une prise de conscience de l'abus qu'il exerce sur ses proches et son entourage.
Le parent rejeté est quant à lui dans l’incapacité de montrer à ses enfants qu'il existe un autre modèle d’attachement, fondé sur l’amour inconditionnel et le respect réciproque. Il doit continuer à tenir le rôle de méchant qui lui a été imparti. Ce scénario cauchemardesque ne trouve pas d'épilogue. S’il continue de se battre, comme tout parent le ferait à sa place, il provoque immanquablement des réactions hostiles. S’il abandonne ses enfants à leur triste sort, il se sent coupable. S’il espère sagement une issue « naturelle » au conflit, par exemple, en attendant que ses enfants deviennent majeurs, rien ne prouve que son inaction ne lui soit pas reprochée, ni même que les enfants réalisent un jour ce qu'ils ont vécu.
L'attachement pathologique en action
Si tout devrait commencer par un sourire empathique, dirigé à l'enfant surpris de venir au monde, et continuer ainsi avec cette même disponibilité à son égard, l'attachement pathologique ne pourrait pas avoir lieu. Que l'enfant rencontre fatalement la frustration est certes un passage obligé, mais qui ne devrait pas se faire au détriment de ses intérêts vitaux ! Or, les parents dont nous parlons n'ont pas appris à aimer et ne s'aiment pas. L'enfant se présente alors comme l'opportunité de résoudre leurs conflits. Ils se servent de l'enfant, de ses besoins fondamentaux, de sa dépendance et de sa vulnérabilité pour satisfaire leur propre quête d’amour et pour atteindre leur propre équilibre.
Avant d'en arriver là, ces parents ont été eux-mêmes enfants dans des familles privilégiant l'amour conditionnel et le culte des apparences. Ce que ces parents ont vécu dans leur prime enfance, ils ne s'en souviennent pas, non pas en raison du refoulement, un mythe freudien qui a la peau dure, mais tout simplement parce que leur cerveau n'était pas encore assez développé pour mémoriser les événements de leurs toutes premières années. Mais même s'ils s'en souvenaient, ils ne parviendraient pas pour autant à mettre le doigt sur ce qu'il s'est passé d'anormal. En effet, c'est au contraire un événement qui ne s'est pas produit (l'amour inconditionnel) qui leur a fait défaut. En conséquence, ils se retrouvent dans la position d'un navigateur sans boussole. Le problème dans l'amour inconditionnel n'est pas tant l'instrument de navigation que l'absence de calcul. Il faut au contraire se livrer sans retenue aux éléments, sans bouée de sauvetage surtout, car c'est bien le contrôle qui pervertit le rapport à l'autre.
Nous retrouvons ainsi notre enfant privé d'amour désintéressé, qui n'a comme unique choix que celui que lui impose le parent aliénant. L'attachement pathologique est l'unique modèle à suivre. Par l'exclusion de l’autre parent, l'enfant mesure aussi le risque de ne pas se plier à la volonté du parent dominant. L'enfant obtient par ailleurs des avantages secondaires dans cette interaction, dont celui non négligeable de pouvoir se trouver lui-même dans une situation de contrôle. Non seulement vis-à-vis du parent exclu, mais aussi du parent qui prend soin de lui, dont il comprend intuitivement le mode opératoire. Le modèle comportemental hérité de son progéniteur va être par ailleurs parfaitement en adéquation avec la vie en société. Une fois devenu adulte, il a, en effet, l'occasion d'expérimenter que sa relation à l'autre, d'un point de vue purement social, est facilitée par sa faculté de percevoir immédiatement le côté utilitaire de la chose. Son pragmatisme lui facilite la vie. Du moins tant qu'il ne se trouve pas dans une relation intime avec quelqu'un d’autre, qui le place involontairement devant son manque et son insensibilité. Cependant, l'adulte, contrairement à l'enfant, a la faculté de dissimuler ses émotions ou de leur attribuer une cause substitutive, notamment à travers la projection. Cette tendance à s’inventer une réalité compensatoire provient également du conflit originel, lorsque, enfant, il a dû s'aligner, à son corps défendant, avec le parent aliénant et hériter ainsi de son mode de pensée binaire. Chaque fois qu'il se trouve face à une situation qui risque de remettre en question ses croyances fondamentales, le psychodrame est instinctivement remis en acte. À savoir que l'amour est une lutte pour le contrôle de l'autre et qu'un équilibre ne peut pas être atteint sans venir à bout de la menace présumée de celui qui s'oppose à cet objectif. Or, la personne qui incarne ce danger est paradoxalement celle qui est le plus capable d'aimer. Celle qui ne calcule pas et qui manifeste de l'empathie pour l'autre. Il faut se méfier de cette personne, car elle oblige l'adulte n'ayant connu qu'une forme d'amour coercitif à s'interroger non seulement sur lui-même et sa propre histoire, mais encore sur ses premiers modèles. Or, comme nous l’avons vu, ce modèle s’est imposé comme étant le seul digne de respect et par conséquent ne tolère aucune contradiction.
Il n'est pas exclu pourtant qu’une saine interrogation, aussi pénible soit-elle, ait tout de même lieu, une fois devenu adulte. Mais, sur quoi va-t-elle déboucher lorsque tout un pan de l'histoire du sujet lui est inaccessible ?
Non pas en raison du refoulement ou d'une réaction post-traumatique, comme le soulignent à tort de nombreux thérapeutes, tout simplement parce que la mémoire du sujet n'était pas encore pleinement formée lorsque ces faits survinrent dans sa prime enfance. Par ailleurs, le rôle du psychodrame a été de modifier radicalement l'histoire de l'enfant, au point de transformer également ses idées et ses perceptions. Tout ce que l'adulte aliéné se souvient désormais de son passé se rapporte à des événements créés de toutes pièces par les proches qui prenaient soin de lui et qui n’avaient qu’un seul intérêt : perpétuer l’aliénation. Ces éléments fallacieux font désormais office de vérités et sont d'autant plus imprégnés dans son cerveau qu'enfant, il n'avait pas encore les capacités mnésiques suffisantes pour les trier et en former des souvenirs fiables.
Finalement, comme nous l'avons déjà mis en évidence, l'adulte affectivement carencé dans son enfance ne souffre pas obligatoirement des conséquences d'un abus violent, qui laisse des traces physiques, lui permettant d'identifier facilement un responsable. En l’occurrence, l'abus subi se caractérise par un manque et la présence d’un seul parent dans son enfance laisse, non seulement supposer, de manière erronée, que cette carence était impossible, mais que le parent aliénant parvenait même à compenser l’absence de l’autre.
Il y a de fortes chances que cet adulte, aliéné dans son enfance, fasse des rencontres et ressente également un attrait pour certaines personnes et qu'il cherche à satisfaire ses besoins organiques et notamment ses pulsions sexuelles. Cependant, l'être humain n'est pas qu'un animal, il réfléchit et essaie de donner un sens à ses actions. Chaque relation devient ainsi un partage, un échange dans lequel chacun doit faire l’effort de communiquer et de se livrer au niveau de ses sentiments. Ainsi, sa propre conception du monde se voit immanquablement confrontée à celle d'un individu, qui n'est plus que le simple miroir de lui-même ou l'instrument de sa propre satisfaction. Il doit faire des concessions, remettre en cause certaines de ses croyances et pour cela, il doit faire preuve de tolérance et de flexibilité. Il lui faut, par-dessus tout, avoir appris le respect de l’autre, considéré comme un individu à part entière. Il faut accepter la différence et la contradiction. Pour tout cela, il faut avoir appris à aimer inconditionnellement, c'est-à-dire respecter la liberté de l'autre, son unicité, et ceci est forcément difficile pour une personne modelée, dès son plus jeune âge, pour se plier à un rapport de force asymétrique.
Paradoxalement, cet adulte est son propre ennemi. Son inflexibilité, sa crainte de l'inconnu, son incapacité à se remettre en question, ainsi que son besoin de contrôle, rendent impossible une union et un attachement convenables. Il ne sert à rien de le blâmer, car nous comprenons maintenant qu'il est, à bien des égards, devenu un invalide affectif. Seule une remise en question profonde lui permettrait de vraiment goûter aux joies de l'amour inconditionnel.
Cette prise de conscience salutaire, c’est généralement le parent stigmatisé qui la fait et ceci l’amène à considérer toute sa relation avec le parent aliénant sous un autre angle. En décelant finalement la vraie nature du problème, il comprend, par la même occasion, pourquoi ses attentes ne pouvaient qu’être déçues. Ses attentes ne se rapportent bien évidemment pas qu’à cette impasse actuelle, qu’il a atteinte en voulant continuer d’être présent dans la vie de ses enfants, mais en premier lieu à celle de cette union qui contenait en elle tous les germes de sa propre destruction.
Il se souvient de toutes sortes de détails, en apparence insignifiants, qui mettent en évidence l’impossibilité de communiquer, dont il assume en réalité une grande part de responsabilité.
Il a vécu plusieurs années avec ce parent, le père ou la mère de ses enfants, il l’a aimé sincèrement et n’envisageait aucunement que leur projet familial commun puisse soudain capoter et se désagréger, pour des raisons qui demeuraient encore incompréhensibles, il y a peu.
Assurément, il était parfois excédé par la rigidité de son partenaire, par sa volonté de tout contrôler, par son incapacité à s'abandonner vraiment dans ses bras ainsi que par sa tendance à projeter déjà son mal-être sur les autres. Il sentait cette froideur, cette distance, ce manque de confiance et il croyait en être la cause principale. Ceci l’exaspérait encore plus, car il ne voyait tout simplement pas de sérieuses raisons de se sentir coupable.
Pourtant, la détresse déjà apparente de son conjoint, bien avant d’avoir des enfants avec lui, aurait pu l’aiguiller sur la seule voie à suivre qui était celle de la non-implication attentionnée. Les reproches maladroits qu’il adressait à son conjoint étaient la preuve que leurs problèmes ne l’émouvaient pas et qu’il n’y prêtait pas toute l'attention requise. La reconnaissance, que cherchait désespérément à obtenir son conjoint, se trouvait frustrée par ce manque d’empathie. Il passait alors à ses yeux pour quelqu’un de prétentieux, de vicié même, car la légèreté et la joie de vivre deviennent des reproches insultants pour ceux qui en sont privés. Tant qu’il incarnait toutes les valeurs convoitées, sa présence était appréciée, mais elle devint franchement insupportable quand les promesses ne furent pas tenues. Il personnifiait désormais tout ce qui lui manquait et lui était refusé. Sa simple vue constituait un constat d’échec. L’impression d’être ainsi piégé par un conjoint qui ne se prête pas à ce jeu destructeur se vit comme une punition humiliante qui déclenche un profond sentiment d'injustice. Cette revendication aveugle, impossible à combler, car provenant d’un manque de l’enfance, constitue l’empreinte indélébile de l’amour conditionnel et d’un attachement pathologique ne tolérant que la fusion ou la rupture. Le stade ultime de l’aliénation est donc sa reproduction actée dans la vie adulte, par celui qui l’a subie dans son enfance.
La solution au conflit
La compréhension du mécanisme est libératoire à la seule condition, toutefois, de s’en affranchir psychologiquement. Concrètement, il s’agit de devenir totalement imperméable à la tendance de réagir à la polarisation du conflit qui ne sert en fin de compte que la vision réductrice et dichotomique du parent aliénant.
Fondamentalement, il s'agit pour l'enfant, comme pour le parent exclu, de s'apercevoir que le problème ne les concerne pas. L'enfant a juste besoin d'un rapport affectif normal avec ses deux parents et ne pas être utilisé par ceux-ci pour régler leurs conflits personnels. Le parent exclu a sans doute, dans un premier temps, par son attitude maladroite, déclenché la sensation de perte de contrôle, qui n'est en réalité qu'un besoin d'attachement, que le parent perturbé essaie de maîtriser dans une situation substitutive. Ensuite, ce même parent a apporté de l'eau au moulin de l'autre en réagissant avec hostilité face à son exclusion, qui est perçue comme un acte entièrement prémédité et volontaire de l'autre parent. Plus le parent écarté estime faire partie du problème, moins il parvient à s'en extraire. Un retrait de sa part équivaut à ses yeux à une démission coupable, laissant l'enfant totalement sous la coupe de l'autre parent, alors que l'expérience montre clairement que l'étreinte du parent aliénant a, au contraire, tendance à se desserrer lorsqu'il ne perçoit plus l'autre parent comme une menace préoccupante.
Il est important de comprendre que le parent aliénant n'a jamais évolué en raison de son propre mode d'attachement pathologique. Il retrouve alors dans son rapport à l'enfant son propre vécu et d'une certaine manière son double, développant l'envie d'une osmose totale, censée le libérer de ses conflits. D'où la nécessité d'écarter tous les intrus.
Ce n'est donc pas la personnalité du parent aliénant qui pose un problème, comme le parent exclu a tendance à le croire, suite au comportement hostile de cet ex-conjoint qui a subitement décidé de se défaire de lui, mais uniquement le fait que la présence d’un autre parent s’occupant de l’enfant ne va pas permettre l'attachement compensatoire recherché. Le parent aliénant a d'autant plus besoin de cette interaction exclusive avec son enfant qu'il a eu dans sa vie adulte des relations marquées du sceau de cette pathologie.
Le parent potentiellement aliénant ayant un enfant se trouve ainsi à la croisée des chemins. Il peut décider de se remettre en question et s'interroger sérieusement sur son mal-être et ses croyances, ou alors tenter de créer un amour fusionnel avec son enfant. Cette alternative est séduisante si le parent aliénant parvient par ailleurs à créer un psychodrame propice à tromper, non seulement les protagonistes en présence, les forçant à jouer un rôle contraire à leur volonté, mais également les observateurs non avertis. Ces parents aliénants renversent les rôles, se faisant passer pour les victimes de mauvais traitements alors qu'ils sont les seuls à agir dans ce sens en créant une atmosphère délétère et en perturbant parfois gravement leurs enfants.
Tant que l'on ne réalise pas que c'est bien pour réparer un attachement qu'ils n'ont jamais eu l'opportunité de connaître, donc dans un but censé être bénéfique qu'ils agissent de la sorte, l'on a beaucoup de peine à les comprendre et éventuellement à excuser leur comportement.
C'est la raison pour laquelle un parent écarté ne doit pas accorder une confiance déplacée à la propre famille du parent aliénant, bien qu'il ait pu entretenir des relations cordiales avec eux. D'abord, parce que les beaux-parents prennent, bien souvent, fait et cause pour leur fille ou leur fils et excusent donc son comportement aliénant. Et, ensuite, parce qu'ils ne sont généralement pas totalement innocents dans l'apparition de ce syndrome d'aliénation qui remonte à leurs propres habitudes éducatives. L'amour conditionnel est souvent de nature intergénérationnelle dans certaines familles, organisées de telle manière à exiger un rendement précoce de la part de leurs enfants, afin que ces derniers méritent leur attention.
Il est fort possible que le futur parent aliénant ne s'entendait pas, pour les raisons exposées ci-dessus, avec ses propres parents, mais cela ne réduit en rien la probabilité d'une aliénation de ses propres enfants. Bien au contraire, l'expérience montre clairement que l'aliénation de l'enfant coïncide souvent avec un projet de réconciliation des parents et de leur fille ou fils et que les beaux-parents du parent écarté agissent désormais avec le même objectif que le parent aliénant. Les parents du parent aliénant contribuent donc, de manière souvent décisive, à renforcer l'aliénation de leurs petits enfants, dont certains s'occupent désormais à plein temps pour se faire pardonner et combler leurs carences originelles. Néanmoins, ils n'ont pas perdu leur vision manichéenne de la réalité. Leur concertation est telle qu'ils s'aventurent parfois, sans aucun scrupule, à enfreindre la loi, notamment à travers un kidnapping parental leur permettant de renforcer leur mainmise.
La prise de conscience salutaire des causes de la maltraitance qu'il endure n'intervient que rarement chez l'enfant aliéné. Il faut d'abord reconnaître que ce genre d’enfant subit un vrai lavage de cerveau, lui fournissant, jusqu'à la nausée, toutes les raisons de haïr le parent exclu, dont celle de lui faire croire que c'est ce parent qui ne veut plus s'occuper de lui. Pour obtenir l'effet désiré, il n'y a d'ailleurs aucunement besoin de recourir à des explications savantes ou de démolir la réputation de l’autre parent, mais simplement de faire constater à l’enfant cette défection et de lui montrer à quel point on se dévoue pour la rendre moins cruelle.
Le rôle du parent rejeté
Un système d'attachement pathologique ne peut être démantelé que par son contraire. Or, c'est bien de cette réalité dont est privé l'enfant qui baigne dans un milieu aliénant. Dans une situation d'aliénation, seul un parent écarté qui n'a pas eu un comportement abusif a probablement expérimenté un attachement normal avec ses propres parents.
En raison de son absence forcée, ses enfants n'ont pas la possibilité de jouir encore d'une affection inconditionnelle de sa part, même si son attitude, malgré son éloignement, essaie de perpétuer avec grand-peine cette valeur vitale. Si son exclusion de la triade familiale est survenue précocement, les enfants ne s'en souviennent peut-être plus. N'étant plus présent, son influence est forcément très limitée.
Un parent écarté a néanmoins la possibilité d'agir à cinq niveaux différents qui peuvent conduire à une prise de conscience salutaire des enfants.
1. Bien comprendre les tenants et aboutissants de la situation avant d'agir.
Il s'agit de saisir les enjeux du drame qui se joue en se mettant à la place des protagonistes et des intérêts vitaux qu'ils défendent. Une recherche documentaire est certes nécessaire, mais il ne faut surtout pas perdre de vue les caractéristiques propres à chaque situation. L'enfant et le parent aliénant ont un besoin pathologique d'attachement, frustré pour des raisons différentes chez les deux.
2. Ne pas agir de manière à fragiliser ou remettre en question le besoin d'attachement des autres protagonistes.
L'enfant ne va pas vouloir se défaire des adultes qui abusent de lui, au même titre que ces derniers. Toute intervention du parent écarté doit au contraire viser à garantir que seul un attachement, établi sur le respect réciproque, se développe.
3. Vis-à-vis de l'enfant, il faut toujours faire preuve d'empathie à son égard et continuer de lui exprimer un amour inconditionnel malgré le rejet et la rupture du lien.
C'est la seule chose que l'enfant cherche et qu'il n'obtient pas avec l’autre parent. Se placer comme un juge ou un moralisateur face à l'enfant, c'est encore l'aimer de manière conditionnelle, donc répéter ce qu'il vit déjà. Parfois le contact est inexistant ou ne repose que sur un lien très ténu, sans qu’il y ait une quelconque preuve que l’interaction à sens unique soit réceptionnée par l’enfant. Paradoxalement, toutes les conditions sont réunies pour témoigner d’une attention et d’un amour inconditionnels.
4. Sensibiliser l'opinion publique à cette problématique de l'attachement pathologique.
Afin que les professionnels puissent détecter les situations de maltraitance et éduquer les parents qui en ont besoin, l'expérience du parent écarté peut se révéler utile s'il parvient à avoir le recul nécessaire et à faire preuve d’une grande objectivité.
5. Monter que l'on n'est pas un si mauvais parent que cela en fondant, si l'occasion se présente, une autre famille avec un conjoint qui, bien sûr, ne souffre pas de cette pathologie.
Il s'agit d'une épreuve de vérité en plus pour un parent écarté qui le conduit également à devoir franchement assumer sa part de responsabilité dans la situation de l'aliénation parentale. Ce parent peut travailler sur lui, se remettre en question et montrer qu'il est capable de réussir sa vie d'un point de vue affectif. Bien évidemment, il ne perd pas de vue ses premiers enfants ni la volonté de se réunir avec eux.
Le destin du parent aliénant
Finalement, un dernier mot pour le parent aliénant qui a non seulement rayé de la carte un conjoint qui pouvait être un géniteur acceptable pour les enfants qu'ils ont en commun, mais qui, de plus, lui a fait jouer un rôle qui n'est pas le sien et qui ne correspond pas à sa nature.
C'est maintenant un fait acquis que si ce parent a agi de cette manière, c'est qu'il ne pouvait pas réellement faire autrement et que cette problématique de base de l'aliénation ne concerne pas vraiment le parent rejeté en supposant que celui-ci ne manifestait pas lui-même ces prédispositions.
À sa manière, nous devons concéder que le parent aliénant a été aussi sincère avec son conjoint, dans le sens qu’il lui a fourni tous les signaux (de danger) nécessaires qu'impliquait une relation avec lui. En effet, comme nous l'avons vu, tout adulte aliénant ne fait que répéter ce qui lui a été enseigné dans son enfance. Certains signes résultant des troubles de l'attachement ne trompent pas. Nous ne pouvons écarter l’hypothèse que le parent rejeté, bien qu’il ne soit pas lui-même abusif, n’est finalement pas parvenu à résoudre les difficultés conjugales qui se sont présentées en raison de sa négligence ou de son manque d’implication. En d’autres termes, il n’est pas exclu que le parent, devenu aliénant par la force des choses, aurait pu ne pas l’être avec des mesures appropriées.
Rétrospectivement, il appartient donc à tout parent écarté dans une situation d'aliénation parentale de faire une espèce d'autocritique sur les causes d’un fourvoiement dont il partage probablement une part de responsabilité, si ce n'est que pour avoir présumé de ses forces par vanité en tentant de combler les problèmes affectifs de son partenaire.
Cet ex-conjoint, contrairement à ce que le parent écarté croit et qu'il a toutes les raisons apparentes de croire encore, compte tenu de l'état actuel, ne veut pas sa perte. C'est bien parce que l'attachement pathologique est sa seule défense contre un sentiment d'abandon et finalement d’anéantissement qu'il s'est senti contraint d’agir de la sorte.
Un tel parent ne change pas tant qu'il pense pouvoir compenser son vide affectif en s'appuyant sur ses enfants. Son sort n'est certainement pas des plus enviables et il vaut mieux le plaindre plutôt que le blâmer. Lui offrir la possibilité de sortir la tête haute, cela est aussi une preuve d’amour inconditionnel que le parent écarté ne doit pas négliger.