Beaucoup de parents écartés de la vie de leurs enfants par un ex-conjoint vindicatif assistent impuissants à la métamorphose d'êtres chers qu'ils finissent par ne plus reconnaître. Ces parents passent beaucoup de temps à tenter de saisir un phénomène qu'ils ne comprennent pas et qui les conduit à s'interroger sur leur propre santé mentale. La plupart du temps, ils restent convaincus qu'ils y sont pour quelque chose et que cette transformation stupéfiante dépend dans une grande mesure de leur propre attitude. Or, il n'en est rien, ce parent se retrouvant sur la touche, sans possibilité d'agir, est dans la majorité des cas juste le témoin impuissant (parfois le seul) d'un processus d'aliénation enclenché par autrui, avec la participation forcée de l'enfant. 

„ L’enfant sera conforme et donnera à voir ce qu’on attend de lui, mais son vrai self ne pourra pas se développer et il ne pourra pas se fier à ses propres ressentis ni connaître ses vrais besoins. Il finira par être vide et comme étranger à lui-même, tributaire de la confirmation des autres. S’il ne se dégage pas de l’emprise de ses parents, il cherchera toute sa vie la reconnaissance de figures idéalisées “
- Marie-France Hirigoyen -

Afin de conserver son objectivité, ce parent doit apprendre à garder une saine distance d'une interaction pathogène qui fondamentalement ne le concerne pas, et tout à la fois, saisir l'essence même des mécanismes comportementaux qui gouvernent désormais la relation de l'enfant et du parent qui a la mainmise sur lui.

L'emprise exercée sur l'enfant exige une transformation en profondeur de ce dernier, afin qu'il renonce à cette partie de lui-même qui le lie encore à l'autre parent. Par conséquent, plus le parent mis sur la touche tente de s'opposer à cette influence, plus l'autre parent resserre son étreinte et plus son enfant est conduit à adopter une attitude polarisée, renforçant ainsi son clivage interne. Il n'y a pas d'autre alternative et ceci constitue le vrai dilemme du parent exclu, puisque ce n'est qu'en se faisant oublier que l'enfant voit diminuer la pression exercée contre lui.

La solution de l'aliénation pourrait donc être en théorie de ne rien faire, cependant, dans la réalité, ce n'est pas comme cela que ça se passe.
Deux facteurs essentiels contribuent, en effet, à ce que l'aliénation se poursuive, même en l'absence totale de celui qui semble indirectement l'avoir induite par sa prétendue présence menaçante.
Le premier, sans doute prioritaire dans son ordre d'importance, est que l'estime personnelle d'un parent aliénant dépend essentiellement du rôle de support narcissique que joue l'enfant, quand il en dispose de manière absolue. L'enfant aliéné devient un prolongement indispensable de ce parent, servant à combler sa faille identitaire. Tout naturellement, ce parent, désormais sans contradicteur, va poursuivre son travail de sape et se rendre d'autant plus indispensable aux yeux de son enfant.
Le second facteur est que l'enfant, malgré l'abus qu'il subit, se voit aussi idéalisé au point de croire qu'il peut avantageusement se passer du parent écarté et faire comme si celui-ci était parfaitement inutile. Le couple parent aliénant et enfant aliéné vit alors une espèce de symbiose, car tous deux se nourrissent des mêmes croyances irrationnelles. Cette interaction perverse devient la norme et s'impose naturellement comme étant la seule grille de compréhension de la réalité. Néanmoins, le revers de la médaille existe puisque la perception du monde très primaire adoptée par l'aliénation nécessite constamment de se justifier, ce qui conduit les protagonistes à devoir écarter toutes les hypothèses qui entrent en contradiction avec leur vision dichotomique. Il est alors facile de percevoir que l'enfant aliéné, comme son mentor, redoutent par-dessus tout d'être confrontés à une réalité inconfortable qui risque de réduire à néant tous les efforts précédents qu'ils ont entrepris pour que leur univers ait du sens.
Par conséquent, le processus de l'aliénation est souvent irréversible et le faux self qui en résulte pour l'enfant ainsi que le parent aliénant devient le trait marquant de leur personnalité. Une donnée que le parent qui garde espoir de reconstruire une relation digne de ce nom avec son enfant doit impérativement garder à l'esprit afin de ne pas se faire d'illusion sur la capacité de changement des principaux protagonistes.
Le trait d'union du couple ainsi formé entre le parent aliénant et son enfant est leur fragilité narcissique, qui les amène à surcompenser en adoptant des conduites pathologiques aux conséquences nuisibles non négligeables. Ils peuvent, tout d'abord, développer une tendance à se considérer les victimes d'une société qu'ils finissent par haïr, car elle n'autorise pas l'expression concrète de leurs pulsions égocentriques compensatoires. D'autre part, ils privilégieront toutes les situations et relations favorisant une espèce de revanche personnelle où ils se trouveront au centre de l'attention. Incapables d'obtenir la reconnaissance et l'admiration qu'ils poursuivent, ils n'hésiteront alors pas à susciter ces sentiments sur un mode négatif, en commettant des actions peu louables et parfois carrément condamnables. Le faux self n'est donc pas seulement un refuge dans une douce fantaisie passive, mais aussi une incitation à la transgression violente qui a la propension à éclater de manière inattendue quand les inhibitions sont écartées. Or, c'est exactement ce qui se produit quand la cause du malaise interne se voit matérialisée par un bouc émissaire, pris malgré lui dans une telle interaction. C'est paradoxalement la destinée fatale des personnes animées pourtant de bonnes intentions à l'égard de ceux aliénés et disposés à les aider, comme le parent écarté, de susciter leur ire et leur comportement vindicatif.

Certes, l'enfant peut changer, mais là encore, le parent ayant été écarté doit se faire une raison et reconnaître qu'une telle métamorphose dépend pour une part essentielle de la volonté de cet enfant.
Faut-il alors en conclure que le parent écarté ne peut strictement rien faire ?
Bien évidemment, non, et sa participation à un retour à la normale n'est pas négligeable s'il adopte d'entrée le bon comportement qui est d'une part, de ne pas tomber lui-même dans le piège de l'aliénation en l'alimentant par une attitude polarisante et, d'autre part, de favoriser chez l'enfant un sain questionnement qui ne pourra survenir dans tous les cas que si ce parent a eu une conduite irréprochable en ayant su exprimer à son enfant, malgré son absence physique, cet amour inconditionnel susceptible de le nourrir spirituellement et de l'amener progressivement à se poser les bonnes questions.