Il est très difficile de faire prendre conscience à un enfant qu'il est manipulé, tant qu'il ne réalise pas que ses troubles actuels proviennent d'une manière de penser qui lui a été, contre son gré, progressivement inculquée. Reconnaître cette dépendance, c'est implicitement admettre que ses choix sont conditionnés par quelqu'un d'autre, dont il est par ailleurs à mille lieues d'admettre l'influence négative. Il est donc, au préalable, nécessaire que l'enfant acquiert un autre regard sur lui et son entourage et, surtout, qu'il réalise que ceux qu'il tient pour responsables de sa souffrance, ainsi que de ses problèmes, n'y sont peut-être pour rien.
Il s'agit donc pour l'enfant manipulé de totalement remettre en question sa compréhension du monde qui, par l'effet de la manipulation, a acquis un sens vital pour lui. Toutefois, réaliser cet objectif est loin d’être aisé. Renoncer à ses croyances est impossible sans préalablement détecter la manipulation, comme identifier le ou les manipulateurs est impossible sans se défaire de ses croyances.
„ Ils ne se révolteront que lorsqu'ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu'après s'être révoltés. “
- George Orwell -
Par ailleurs, il est important de constater que toute tentative de faire comprendre à l'enfant qu'il est manipulé est perçue comme une tentative de manipulation ! Une intrusion inacceptable, dans une vie où l'interrogation n'est plus de mise. L'enfant manipulé est tout aussi inconscient du fait qu'il est manipulé, qu'il redoute paradoxalement de l'être. Ses constructions mentales, résultant de la manipulation, sont désormais tellement ancrées en lui qu'elles lui font redouter, à l'extérieur de son milieu familial, ce qui se produit en permanence, de manière automatique et inconsciente, à la maison, ainsi que dans son esprit. L'enfant doit autant cultiver ce déni de la manipulation, opérant au fond de lui, que l'évidence de sa présence externe, personnifiée par ceux qui menacent directement ou indirectement son nouveau sens de la réalité. Le plus grand danger de déstabilisation étant personnifié par le parent exclu, dont l’enfant redoute, plus que tout, l’influence perturbatrice.
Contrôle et censure
À ce stade de l'aliénation, la manipulation est parfaitement réalisée, puisqu'elle est parvenue à imposer ce qui est faux comme étant vrai et ce qui est vrai comme étant faux. L'enfant n'a même plus besoin du concours ou de l'appui du parent manipulateur pour valider ses nouvelles croyances. Tout ce qu'il fait est motivé par la conviction qu'il est dans le juste. Alors que tout ce qui peut le conduire à s'interroger sur le caractère inapproprié de ses actes est perçu comme compromettant gravement son équilibre.
L'enfant manipulé doit constamment effectuer une autocensure ainsi qu’une censure, afin d'éliminer toutes les interférences gênantes susceptibles de le plonger dans le doute. L'enfant manipulé refuse la seule idée du questionnement. Toute sa vie est consacrée à l'application des vérités transmises par le parent aliénant. À travers la négation constante du réel, il est l'exemple vivant du triomphe d’un mythe. En se construisant une carapace imperméable à la contradiction, l'enfant manipulé n'a apparemment plus aucune faille. Il a colmaté tous les interstices de sa personnalité qui étaient susceptibles de permettre un échange salutaire avec le monde extérieur.
Reproduction de l’abus
L'enfant manipulé est parfaitement opérationnel lorsqu’il devient adulte. Il n'a plus besoin de ses mentors pour agir et se mouvoir dans le monde. Il lui suffit de reproduire, sur d'autres cobayes, ce qu'il a vécu. L’aliénation, au même titre que la mauvaise religion, n’opère plus que dans le domaine de la croyance aveugle. Chez l’adulte aliéné, le prosélytisme devient alors le seul moyen par lequel les conflits internes et l’abus qui en est la cause se voient expulsés à l'extérieur et d’une certaine manière surmontés, en garantissant que les contrevérités s'imposent officiellement comme les uniques chemins à suivre. Les justifications morales sont toujours présentes lorsqu'il s'agit de légitimer un acte abusif, de quelque nature qu'il soit, aussi bien pour obtenir une place au paradis, en convertissant les autres, que pour commettre un abus sordide, en se défaisant d’un intrus ou d’un témoin gênant. Il y a toujours quelque part le sentiment que le passage à l'acte violent est recommandé, puisqu'il vise essentiellement à s’affranchir d’un état de victime, provenant d’une souffrance diffuse, dont l’ignorance pourrait être par ailleurs la seule cause. Supprimer cette influence négative, qui n’a souvent que les traits d’un bouc émissaire commode (de préférence sans moyens de défense), afin de devenir un vrai acteur, maîtrisant à son avantage la réalité, procure la sensation assez jouissive de ne plus vivre par procuration. L'adulte manipulé est à mille lieues de reconnaître son état pitoyable, car il est devenu aussi manipulant que le mentor qui l’a formé. Il croit avoir dépassé son état de dépendance passive puisqu’il agit désormais en manipulant les plus faibles, les plus crédules. Il est convaincu qu'il est dans le vrai, constatant désormais qu'il est capable de transformer les consciences et d'observer les résultats tangibles de toute l’énergie qu’il a mise à cet effet. Il voit cette transformation à l’œuvre dans la réalité qui se modifie elle-même, selon ses souhaits. À aucun moment, il ne lui viendrait à l'esprit que cette influence, qui s’apparente plutôt à de la coercition, utilisant le chantage émotionnel et la menace de la punition, ne soit pas acceptable et légitime. Le manipulateur réagit avec d'autant plus de haine envers celui qui veut lui faire prendre conscience du caractère abusif de sa méthode qu'il ne peut absolument pas s’en passer. C'est comme si l'on demandait à quelqu'un de ne pas être lui-même. Le manipulé devenu manipulateur ne réalise même plus qu'il existe d'autres options de comportements. Toute son action est marquée du sceau de l'abus, caractérisé par la nécessité d’assujettir l'autre et de lui imposer sa vision unilatérale de la réalité.
Cruauté et sens moral
Malgré toutes ces difficultés qui compromettent gravement la prise de conscience d'un état de manipulation, autant subie qu’administrée, à soi-même et aux autres, il existe néanmoins des moyens de favoriser une prise de conscience libératrice.
Cette prise de conscience s’initie parfois par la simple observation d'un décalage perturbant existant entre l'objectif supposé de la manipulation et le moyen mis en œuvre pour l'obtenir. En d'autres termes, si le but du manipulateur doit toujours se justifier moralement, toute enfreinte évidente à des règles unanimement approuvées risque d'être perçue par les observateurs. On sait, par exemple, qu'une des raisons morales pour lesquelles un enfant est puni est sa rébellion, son non-respect de l’autorité. Si l'enfant manifeste ouvertement sa réprobation, celle-ci devient une raison suffisante pour le punir. Toutefois, si l'enfant continue d'être puni, alors qu'il est parfaitement sage, le caractère abusif de la punition peut difficilement se légitimer.
Par ailleurs, le manipulateur ne peut pas renoncer à son mode opératoire qui consiste à abuser de la confiance des autres. Il doit par conséquent constamment trouver des justifications à son comportement. Il est d'une certaine manière dépendant des autres, que ce soit, comme nous l'avons vu, de leur attitude et de leur jugement.
Neutraliser un parent aliénant revient donc à ne plus lui offrir les prétextes d'agir comme il a l'habitude de le faire. Si la personne manipulée réalise elle-même que le comportement d'un proche, qu'elle respecte et dont elle ne suspecte pas les intentions malveillantes, n'est pas adéquat d'un point de vue moral, un processus de questionnement peut alors s'amorcer. Il est peut-être nécessaire que de telles situations se répètent. Cependant, au final, on ne peut jamais accepter la cruauté gratuite, car elle introduit un facteur très perturbant et déstabilisant. Si n'importe qui, à n'importe quel moment, pour n’importe quoi, est susceptible d'être puni sans aucune raison valable, il n'y a manifestement plus aucun équilibre possible et tout le système mis en place dans l’aliénation se trouve par la même occasion invalidé.
Quand l'hostilité alimentant la manipulation n'a plus les moyens de s'extérioriser, le manipulateur tombe obligatoirement le masque. Son caractère sadique le pousse à la répétition de l'abus. Or, quand les conditions de son passage à l'acte ne sont plus remplies, il doit inventer d’autres prétextes qui finissent par mettre en évidence sa malveillance. D'abord, s'il renonce à persécuter ceux dont il ne peut plus justifier qu'ils lui causent du tort, son comportement antérieur risque de paraître injuste en raison du décalage évident existant entre sa soudaine passivité et sa virulence précédente. D’autre part, si la victime de la manipulation (l’enfant aliéné), qui avait pris parti pour l'abuseur précédemment, commence à s’interroger, elle constate que le comportement du bouc émissaire (le parent exclu) n'est pas foncièrement différent aujourd'hui de ce qu'il était précédemment.
Par conséquent, le caractère injuste des mesures que ce parent a subies risque d'apparaître au grand jour.
Revirements
Mettre donc le manipulateur dans une position telle que sa vraie nature soit enfin perceptible à ses victimes est parfaitement possible. Toutefois, le questionnement de la victime est indispensable à la prise de conscience de la manipulation, qui ne peut être acquise qu'à travers la confiance retrouvée en ses propres moyens. Sans éloignement de la source de la manipulation, il semble très difficile d'obtenir ce résultat. C'est pourquoi, malgré toutes les dissonances rencontrées lorsqu’ils vivaient avec un parent aliénant, de nombreux enfants manipulés ne réalisent rien avant de voler de leurs propres ailes. Cette situation d'apparente indépendance que procure le fait de se séparer physiquement du parent aliénant est également insidieuse. D'abord, l’adulte aliéné dans son enfance ne coupe pas obligatoirement les ponts avec le parent aliénant, qui peut très bien continuer à jouer un rôle essentiel dans sa vie, non seulement comme pourvoyeur matériel, mais encore comme assise psychologique, comme nous l’avons vu plus haut. N'oublions pas que l'enfant manipulé a assimilé toutes les croyances fallacieuses du manipulateur au point de les faire siennes. Comme par le passé, ces croyances motivent ses choix comportementaux actuels. Il a de ce fait rejeté une partie de sa famille (celle du parent mis sur la touche) et il n'a souvent plus aucun rapport avec ces personnes. Il s'est clairement positionné en faveur du parent qui s’est occupé de lui et très fréquemment, cela l’a conduit à participer activement aux campagnes de calomnies et de dénigrements touchant l'autre parent.
Il y a donc un lien affectif important, que l'enfant a sciemment brisé, avec toutes les conséquences que cela implique. L'enfant a généralement fait le deuil d'un parent qui n'est pas mort, mais qu'il se refuse de (re)connaître. Lorsque la manipulation a commencé si tôt dans sa vie, qu'il ne se souvient de rien, il semble, au premier abord, assez illusoire d’espérer un revirement de sa part. De même que lorsque tous les souvenirs des événements, pourtant heureux, vécus avec ce parent, ont été contaminés par le pouvoir corrosif des tendances pernicieuses du parent aliénant.
Dans ces situations fort peu favorables, il existe cependant encore un espoir. Non pas celui porté par un parent exclu, dont la marge de manœuvre est probablement nulle en raison de son éloignement, ainsi que de l'absence complet de contact avec son enfant, mais par les relations interpersonnelles déficientes de l'enfant, qui ont été, dans une grande mesure, conditionnées par les croyances véhiculées par le parent aliénant, qu'il soit encore présent ou non dans la vie de cet adulte. S'il l'est toujours, la manipulation a certes plus de probabilités de se détecter, mais même si ce parent est moins envahissant, les conséquences de son empreinte n'en sont pas moins révélatrices.
Il y a de très fortes chances que l'adulte, aliéné dans son enfance, établisse un rapport malsain avec ses partenaires, pour que le conditionnement qui a été le sien continue d'agir dans sa vie actuelle. Le besoin de trouver un bouc émissaire, d'abord à l'extérieur de la nouvelle triade familiale constituée, permet sans doute, dans un premier temps, de légitimer la manipulation dont il fait lui-même usage. Cependant, il existe de nouveaux paramètres plus difficiles à gérer. Il s'agit non seulement de ce nouveau partenaire et de la famille de celui-ci, mais en premier lieu de l’enfant qu’ils ont peut-être procréé, qui se trouve fortuitement à être la victime expiatoire d’une maltraitance qui a tendance à devenir intergénérationnelle si personne ne l’enraye. Ces nouveaux protagonistes, si différents du parent aliénant, de celui rejeté et de l’enfant aliéné qui se retrouve d’une certaine manière face à lui-même, jettent une nouvelle lumière sur la situation. Tout peut certes se reproduire à l’identique, mais rien ne prouve que les nouveaux arrivants perdront leur lucidité et que leur présence ne soit pas bénéfique à l’adulte aliéné, afin qu’il se questionne sur le rôle qui est le sien dans le conflit actuel et qu’il compte jouer à l'avenir.
Les transitions de vie constituent des étapes phares pour l’individu, le conduisant à faire le point et à mettre à plat ce qu'il a sur le cœur. Personne n’y échappe vraiment et l’adulte aliéné dans son enfance se trouve dans la condition d’effectuer le revirement nécessaire le conduisant à sa libération.